« Pleine eau, pleine terre » dans le secteur de l’Axe Lesdiguières
Retour sur la déambulation du Secteur 3 grenoblois, par Bouchra, membre du C2D
Peut-on dessiner la pleine terre de demain sans d'abord lire la pleine eau d'hier ?
C'est la question que le C2D a mise à l'épreuve du terrain le mercredi 17 juin 2026.
Guidés par Christian Dupré, des membres du Conseil de Développement de Grenoble Alpes Métropole (C2D) ont arpenté le Secteur 3 grenoblois, du Square Georges Drevet aux jardins partagés Bachelard, en passant par la ferme urbaine Mille Pousses. Un parcours sur une partie de l'axe Lesdiguières où l'histoire de la pleine terre commence toujours par celle de l'eau.
Huit kilomètres d'histoire hydrique
L'axe Lesdiguières n'est pas un périmètre choisi au hasard. C'est l'une des quatre polarités présentées lors du séminaire d'appropriation de la mission en janvier 2026, défini dans les documents de cadrage du C2D par sa « grande mixité de tissus » et la présence du parc Bachelard.
Cet axe, c'est huit kilomètres du Rabot au Pont de Claix. Selon Christian Dupré, il ne saurait se réduire à un axe de déplacement : c'est un territoire qui s'appréhende en épaisseur, en profondeur, depuis les communes riveraines jusqu'au Drac.
Pour comprendre ce territoire, il faut d'abord comprendre ce qui, pendant des siècles, a décidé où la terre pouvait être pleine et où elle ne pouvait pas l'être.
Dans le vocabulaire des trames écologiques, la trame brune désigne la matière du sol et la trame verte, la végétation et la biodiversité qui s'y déploient. Mais sur l'axe Lesdiguières, ces deux trames ont une mère : la trame bleue.
C'est l'eau qui a décidé, pendant des siècles, là où la terre pouvait être pleine. Une trame bleue aujourd'hui évanouie entre réseaux souterrains et nappe phréatique, mais dont les empreintes restent lisibles dans chaque parcelle du secteur. Et qui ne se comprend pas en longueur seulement : c'est en épaisseur, en profondeur, par les communes riveraines qu'elle irrigue encore aujourd'hui que l'axe Lesdiguières prend toute sa dimension.
C'est ce que Christian Dupré a choisi de mettre en avant en formulant le doublet « pleine eau, pleine terre » : on ne traite pas la question du sol vivant sans interroger d'abord ce qui a rendu ce sol disponible.
1ᵉ étape : le Square Drevet
La déambulation a commencé au Square Georges Drevet. Ce petit espace vert de quartier est un résumé de l'histoire hydraulique du secteur. Car le Secteur 3 est un territoire littéralement sorti des eaux :
jusqu'à la fin de la monarchie, c'est le Drac qui façonnait ces terres, avant que sa canalisation ne les libère durablement de l'inondation.
Dans les années 1930, la densification des Grands Boulevards efface le front végétal imaginé par le Plan Jaussely (projet d'urbanisme des années 1920 qui avait anticipé une ceinture verte autour des grands boulevards grenoblois). Les immeubles s'élèvent de trois étages supplémentaires.
Les canaux disparaissent en sous-sol. Le tout-automobile s'installe là où couraient les tramways.
La pleine eau d'abord contrainte, la pleine terre disponible ensuite, la terre artificialisée enfin :
le Square Drevet a traversé ces trois états en moins de deux siècles. C'est aujourd'hui un poste d'observation à trois trames :
le sol y porte encore la mémoire de l'eau qui l'a façonné, et celle du bâti qui a progressivement recouvert le végétal.

2ᵉ étape : la ferme Mille Pousses
Sise au 7 rue Corot, dans le Parc Lesdiguières, la ferme urbaine Mille Pousses n'est pas installée là par hasard. Le terrain qu'elle occupe était, au XIXe siècle, un vaste parc prolongeant l'Hôtel Lesdiguières jusqu'au site Bachelard. Cet espace était resté libre de construction parce qu'historiquement lié à la gestion de l'eau et à l'irrigation des canaux longeant le Cours Saint-André (aujourd'hui Cours de la Libération).
En s'y installant, la ferme urbaine renoue sans le savoir avec cette vocation ancienne : un sol vivant, autrefois irrigué, retrouvant une fonction de production alimentaire de proximité. Un exemple concret de ce que la trame bleue peut offrir à la trame brune quand on lui laisse de la
place.
3ᵉ étape : les jardins partagés du Parc Bachelard
Troisième arrêt : les jardins partagés Bachelard. Sous cet espace aujourd'hui dédié au jardinage partagé se trouve l'emplacement d'un ancien grand lac, comblé après-guerre sous des années de gravats de chantier, avant de devenir le plan d'eau de l'actuel parc Bachelard-Champs-Élysées.
Mais c'est un récit plus ancien que Christian Dupré a choisi de raconter, celui qui éclaire la dimension politique de la trame bleue : à partir du XVIIe siècle, les canaux royaux d'irrigation ont fait l'objet de révoltes paysannes répétées, les concessions royales venant se substituer aux pratiques ancestrales des « communs ». Les digues, alors sommaires, étaient continuellement pillées pour le bois de chauffage ; le matériel de creusement était parfois jeté dans le Drac et ses canaux dérivés en signe de protestation.
Cette histoire résonne directement avec les débats contemporains sur l'accès à l'eau en ville : qui décide de l'usage de la ressource, qui en bénéficie, et à quelles conditions ? Ce qui était jadis un commun partagé est aujourd'hui largement invisible, enfoui dans les réseaux souterrains, alors que la nappe phréatique du Drac permettrait de nombreux usages à l'air libre, y compris comme énergie décarbonée, à l'image de ce qui se pratique déjà sur la Presqu'île.

La pleine terre commence par l'eau
Ce que cette déambulation met en évidence, c'est qu'on ne peut pas traiter la pleine terre comme une question uniquement pédologique ou paysagère. En partant systématiquement de l'eau pour expliquer la terre, puis de la terre pour comprendre le végétal, Christian Dupré a proposé une
lecture intégrée des trois trames : la trame bleue comme matrice historique, la trame brune comme résultat de choix urbains successifs, la trame verte comme indicateur, en creux, de la place qu'on a bien voulu laisser à l'une et à l'autre.
Le Secteur 3, souvent perçu comme enclavé entre Drac et autoroute à l'Ouest, voie ferrée à l'Est, apparaît ainsi comme un concentré de l'histoire hydraulique grenobloise.
Un territoire sorti des eaux qui n'a jamais totalement cessé d'en porter la marque, même en l'ayant perdue de vue.
Cette matière historique nourrit directement la suite de la mission. Quelques jours avant la déambulation du 17 juin, le voyage d'étude à Lausanne avait déjà offert un premier contrepoint :
observer comment d'autres villes alpines et lacustres ont négocié leur rapport à l'eau et à la pleine terre permet de mesurer ce qui, dans l'histoire de l'axe Lesdiguières, relève d'une trajectoire singulière et ce qui peut inspirer des choix renouvelés.
La leçon du 17 juin qui restera :
sur l'axe Lesdiguières, on ne peut pas dessiner la pleine terre de demain sans d'abord lire la pleine eau d'hier.


À propos de Christian Dupré
Christian Dupré est sociologue de formation, spécialisé en développement local, urbanisme et prospective participative.
Son parcours grenoblois s'est construit dès les années 1970, au sein de l'équipe pluridisciplinaire de conception et réalisation de la Villeneuve de Grenoble-Échirolles, créée à l'initiative de la municipalité Dubedout.
Il a ensuite développé, au sein du réseau CDC-SCET, des projets à différentes échelles : habitat en copropriété, établissements scolaires, démarches de prospective participative à l'échelle de l'Isère.
Responsable du service de prospective et stratégie urbaine de la Métropole de Grenoble, il a également participé activement au réseau Ville et Agglomération.
Aujourd'hui membre du CCI 3, structure citoyenne des habitants du Secteur 3, il est notamment porteur de la vision de l'axe Lesdiguières comme « Espace de Projet Concerté », et défend l'intégration du franchissement piétons-cycles du Drac, la valorisation de la nappe phréatique comme énergie propre et la création d'une future gare SERM Grenoble Sud.
C'est à ce titre qu'il a guidé la déambulation du 17 juin.