Marches Sensibles Pleine Terre
Marcher pour comprendre les enjeux du territoire par le prisme de l'expérience...
Retrouvez dans cette page un retour sur les Marches Sensibles du C2D, consacrées à la Pleine Terre.
Opus 1 - Exploration du secteur de La Tronche
Le texte qui suit à été écrit par Bouchra Benteta, membre du C2D. Il est complété par des photos prises par l'ensemble des participants.
"J'peux pas, j'ai marche sensible"
" C'est exactement ce que j'ai répondu à trois sollicitations jeudi 2 avril. A chaque fois, la même question : c'est quoi une marche sensible ? Pas une marche de protestation, ni une marche sportive ou de santé. Pas non plus une visite guidée. Mais une façon de se confronter à une réalité, au terrain : voir, sentir, toucher et ressentir."
Une marche sensible, c'est une pratique qui vient du champ de l'urbanisme participatif et de la recherche-action. L'idée : sortir du bureau, des plans et des écrans pour aller éprouver un espace, physiquement, en mobilisant tous ses sens. Pas de posture d'expert qui analyse, mais plutôt celle d'une personne qui perçoit.
C’est dans cet esprit qu’une marche sensible a été organisée le jeudi 2 avril par Carla Mosti, stagiaire au C2D et le Groupe de Travail "Marches Sensibles".

Elle s’est déroulée à La Tronche avec une vingtaine de membres du Conseil de développement de Grenoble Alpes Métropole (C2D). La marche sensible a pour vocation de nous familiariser avec plusieurs types de pleines terres, plusieurs fonctions et plusieurs usages : les bandes de pelouse aux abords de bâtiment neuf, un jeune et un vieux parcs et même un cimetière !
Objectif : nourrir nos imaginaires dans le cadre de la mission Pleine Terre dont le C2D a été saisi pour l’année 2026. Cette première marche de l’année était une version bêta. D'autres suivront avec pour objectif de couvrir plusieurs zones de la Métropole.
Éprouver avant de comprendre
Retour sur le terrain, à travers le regard et les sensations de cette soirée du 2 avril.
On marche lentement. On s'arrête. On regarde, on observe, on sent, on écoute et on note, sur papier, dans sa tête ou avec un appareil photo. On note ce que le corps enregistre avant même que le cerveau ait eu le temps de catégoriser.
Pour nous aider à structurer cette attention, chaque arrêt était rythmé par une grille d'observation : qu'est-ce que vous voyez ? Quelles odeurs ? Qu'est-ce que vous touchez ? Quels sons ? Quelles émotions ? Quelle fonction, quels usages observez-vous ?
Ce qui change tout, c'est précisément cette lenteur. Un terrain qu'on traverse en dix minutes en mode repérage révèle des choses très différentes quand on lui consacre une heure d'attention. Une bande de pelouse en bordure de bâtiment neuf, ça n'a l'air de rien. Mais qu'est-ce qu'elle dit de l'usage qu'on imagine pour elle ? De ce qu'on a voulu (ou pas voulu) y faire pousser ?
Au premier arrêt, face à cette pelouse toute neuve au pied d'un immeuble récent, j’ai touché la barrière métallique froide et pensé : « la nature est là pour être là, c'est une déco, elle n'est pas intégrée dans la rue. Un alibi ? »

Deuxième arrêt, le cimetière de la Tronche. Vue dégagée sur la Bastille, les montagnes, l'hôpital tout proche. Un composteur, des allées en gravier. Le paradoxe saute aux yeux : hôpital/vie, cimetière/mort, compost/matière qui se refait. Quelqu'un a ri. Et c'était la bonne réaction, parce que c'est là que le lieu a commencé à parler. Pas de bancs, peu de mobilier : un espace de repos qui donne envie de s'y asseoir.

Le troisième arrêt, dans un square plus classique avec des bancs, des tables de pique-nique, un petit canal, des cabanes à insectes et une aire de jeux, a mis en lumière autre chose : la richesse des usages possibles. Le bruit d'hélicoptère (on est à deux pas de l'hôpital) pourrait décourager l'envie de s'y poser. Une fontaine à eau, une plaque commémorative illisible pour beaucoup. Un lieu bien entretenu, mais qui reste un lieu de passage plus que de séjour.

Le quatrième arrêt a été une vraie surprise. Deux cèdres magnifiques. L'odeur des pissenlits. Le chant des oiseaux. Une pelouse libre, pas interdite aux chiens. Et pourtant : un seul banc, une seule table (ai-je tout vu ?). L'usage implicite était clair (la promenade canine) mais l'espace mérite mieux.

Au cinquième et dernier arrêt, je suis perplexe devant un contraste : un parc classique avec une aire de jeux, une belle villa, et juste à côté une zone de chantier grillagée. Sol défectueux, bruits de pas, un bus qui passe. Un « entre-deux » palpable : un lieu ni vraiment passé ni vraiment futur, coincé dans sa propre transition.

Ce sont ces réflexions et questions que cette marche était venue nourrir, dans le cadre de la mission pleine-terre : ne pas trouver des réponses, mais affûter le regard. Tous ces lieux, même le cimetière de la Tronche, avaient des choses à dire.
Marcher, une façon de se réapproprier l'espace commun
Il y a une question plus profonde derrière tout ça : est-ce qu'on marche vraiment dans nos villes, ou est-ce qu'on les traverse ?
La marche lente, celle qui n'a pas de minuteur, est l'une des formes d'attention les plus accessibles qui soit. Elle ne coûte rien, ne requiert aucun équipement, aucune expertise. Et pourtant, en ville, on ne la pratique presque plus. On se déplace. On optimise un trajet, les yeux dans le smartphone ou la tête dans un podcast. L'espace urbain devient un décor qu'on frôle sans le voir, sans le sentir, sans jamais vraiment y poser les pieds.
Ce que cette marche m'a rappelé, c'est que la ville se révèle autrement quand on lui accorde du temps. Pas besoin d'être urbaniste ou paysagiste pour remarquer qu'un banc est mal orienté, qu'un sol est désagréable sous les semelles, qu'une odeur change tout à l'atmosphère d'un lieu, comme le bruit. Le corps sait : il réagit, il juge, souvent avant même qu'on ait formulé quoi que ce soit.
C'est précisément là que réside la valeur de la marche en ville : elle remet le corps au centre de l'expérience urbaine. Elle rappelle que la ville n'est pas faite pour être vue depuis un écran mais pour être habitée, traversée, foulée. Que les espaces tels que les parcs, les trottoirs, les places, les cimetières même ne sont pas neutres : ils ont été pensés, dessinés, parfois négligés. Ils parlent de choix collectifs, de ce qu'une société décide de mettre, ou pas, sous les pieds de ses habitants.
Se réapproprier l'espace commun, c'est simplement ralentir. Lever les yeux. Sentir l'odeur des pissenlits dans un vieux parc. Remarquer qu'il n'y a qu'un seul banc là où il en faudrait dix. Ces petites prises de conscience, accumulées, partagées, sont peut-être le premier pas vers une ville qu'on choisit ensemble, plutôt qu'une ville qu'on subit en passant.