Marche Sensible Pleine Terre Opus 3 - Jean Macé

Comprendre le territoire par le prisme de l'experience... Tel est l'ambition des Marches Sensibles


Retrouvez dans cette page un retour sur la Marche Sensible Pleine Terre #3 dans le secteur quartier Jean Macé, en texte et en images :

Lundi 6 juillet 2026

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Texte de Ryma Hadbi, chercheuse au cresson, qui a accompagné cet arpentage > > > > >

 Les passages entre guillemets sont extraits des entretiens menés auprès des habitants du quartier Jean Macé dans le cadre de ma thèse de doctorat, entre 2018 et 2021.

Lien de téléchargement de la thèse de Ryma Hadbi

Quelques éléments de contexte sur le quartier Jean Macé – Presqu’île

La cité Jean Macé est construite entre 1931 et 1936 en deux phases, au nord-ouest de la ville, entre l’Isère et le chemin de fer, dans un secteur où des industries et des équipements (usine Merlin Gerin, les abattoirs, Paris-Lyon-Marseille, etc.) sont déjà présents avant même sa construction.

Elle s’organisait autour d’une cour centrale entourée par 8 bâtiments en R+3 et R+4 avec des caves semi-enterrées.

Cette forme urbaine permettait selon l’architecte un accès simple aux différents pavillons et une aération parfaite qui répondait à l’idéologie hygiéniste portée par les offices municipaux. Au total la cité comportait 150 logements. C’était une cité très ouvrière avec une forte cohésion, d’abord avec les cheminots de la société Paris-Lyon-Marseille puis avec les ouvriers de Merlin Gerin.

La cité Jean Macé était « un monde à part, personne ne venait par-là » ; « On ne nous connaissait pas ! ».

Sa situation particulière, à l’extrémité de la ville et dans un site très enclavé, favorise alors l’auto-organisation de ses habitants avec une vie « communautaire » extrêmement forte qui s’est créée entre « des individus qui travaillaient ensemble, passaient les week-ends ensemble et qui élevaient leurs enfants ensemble ». C’est d’ailleurs de là qu’est née l’Union de Quartier longtemps pilotée exclusivement par les anciens du quartier, très engagés et attachés à leur cité. Ils avaient même un maire avec ses adjoints : « C’était la cité libre des Abattoirs ».
En 2002, la cité commence à se dépeupler petit à petit en attendant sa reconstruction en 2008 dans le cadre du renouvellement urbain du quartier. 

L’objectif de la Ville de Grenoble est de renouveler à terme tout le secteur nord-ouest par la création de l’écoquartier Presqu’île en réponse à l’appel à projets Écocité lancé à l’échelle nationale en 2009.
Ce projet avait pour intention de poser les premières ambitions de la future métropole grenobloise (2014) : être un laboratoire de la ville de demain et une référence en matière de projets urbains durables et innovants.

Ainsi, depuis sa reconstruction achevée en 2014, la cité compose avec les tours et résidences construites à proximité pour constituer le quartier (plus large) renommé Confluence-Presqu’île. À l’est, au lieu des entrepôts de Merlin Gerin (Schneider), se sont construites de nouvelles résidences dénommées le Clos des fleurs. De l’autre côté de la voie ferrée se construisent le quartier résidentiel Cambridge et le campus Giant-Presqu’île.
Les habitants de Jean Macé ont aujourd’hui le sentiment que leur quartier « leur échappe », qu’il s’est transformé en gigantesque chantier interminable et incongru qui ne tient pas compte de leurs besoins à court et à long terme. Avec la recomposition du secteur, l’Union de Quartier se voit elle-même impactée par ces transformations. Sa dénomination, et par extension celle du quartier, est d'ailleurs devenue l'un des symboles de ce renouveau pour les habitants de la cité.
En effet, après des débats douloureux pour les plus anciens, le quartier des Abattoirs devenu Jean Macé-Arago-Martyrs se voit aujourd’hui renommé Grenoble Confluence rassemblant ainsi les trois nouvelles entités le composant et faisant quartier : Jean Macé, Clos des Fleurs et Cambridge-Presqu’île.

Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un seul des huit immeubles (celui construit en 1935-1936 le long de l’Isère) au titre de témoin d’une histoire passée du quartier.

La démolition-reconstruction de Jean Macé s’est déroulée par tranche afin que les habitants des derniers immeubles détruits puissent être relogés directement dans les nouvelles résidences tandis que les premiers habitants sont relogés dans d’autres quartiers avec la garantie de pouvoir revenir même si, finalement, très peu reviendront.

Elle devait donner un nouveau souffle à la cité, qui se trouvera en définitive à l’interface entre des éléments hérités du passé industriel de la ville (le quartier des Abattoirs) et des marqueurs de la modernité (l’écoquartier Presqu’île).

C’est pourquoi le projet de reconstruction a tenté de conserver au mieux les qualités spatiales de la cité, en recréant un îlot ouvert sur quasiment la même emprise ainsi qu'une place publique en son sein. Pourtant, le ressenti des habitants témoigne plutôt d'une rupture.

Les anciens bâtiments avaient « quelque chose de particulier, un geste architectural qui était différent. Ça faisait une unité. Alors que là, ce sont des bâtiments accolés », nous dit-on. De plus, bien que la place centrale ait été conservée, le constat est plus mitigé :

« ce n’est pas pareil, elle est moins personnelle. Il y avait quelque chose de personnel qui s’est cassé avec la démolition de la cité ».

Arrêt n°1. Les jardins suspendus de Jean Macé

 « Notre souci c’était de faire vivre ces 2 quartiers et avec la directrice du centre de loisirs on a émis l’idée de créer un jardin partagé, pas ici, mais au parc Tarze derrière le foyer. Puis, on nous a dit qu’il était pollué et on a eu cet emplacement ici.
On nous a mis des bacs et on a commencé à cultiver puis on a fait de la permaculture. »

Les jardins suspendus de Jean Macé ont été ouverts dès 2016 et portés par les habitants de Jean Macé dans le cadre du programme jardinons nos rues. Lancé timidement au début, le projet s’est rapidement mis en route grâce à un noyau d’habitants très engagés pour l’entretenir et le cultiver. De nombreuses animations s’y déroulent également aujourd'hui.  Ce projet constitue une réponse concrète aux attentes des habitants de Jean Macé et Clos des fleurs qui regrettaient le manque d’espaces communs et de partage qui puissent fédérer les deux ensembles d’immeubles qui disposent chacun de leur propre cœur d’îlot. L'endroit est ainsi très apprécié des riverains, qu’ils y jardinent ou non. Le calme, la tranquillité, la proximité de l’Isère et d'un parc pour enfants en bas de chez eux sont autant d'éléments qui expliquent leur attachement à ce lieu.

Pour résumer l’état d’esprit qui anime ce projet, on peut citer ces témoignages d'habitants : « Peut-être que cette table (dans le jardin partagé) sera un endroit où les habitants viendront s’installer au printemps. Ça permettrait de recréer des liens même si ce n’est pas simple ici. » ; « Quand je suis dans le jardin le samedi avec la tondeuse, il y a ce monsieur de la cité Jean Macé qui me dit “laissez, je vais passer avec la débroussailleuse cet après-midi, c’est plus rapide”. I

l y a aussi un monsieur qui habite en face, depuis pas très longtemps, il est venu construire avec nous cette table. Un jour on retournait le compost, un autre monsieur est venu nous aider. » ; « Il y a encore une bonne ambiance et les gens se respectent. »

 

 

 

 

Arrêt n°2. Le parc du Clos des Fleurs

« Aujourd’hui dans le quartier Jean Macé, il y a une partie qui a été rasée et des champignons ont poussé,
ça s’appelle le Clos des Fleurs. Ce sont des tours d’une dizaine, douzaine étages. »

 

À l’origine, la trame urbaine du quartier se composait principalement de maisons individuelles, de bâtiments de faible échelle, d’entrepôts et d’industries. Autrefois se trouvaient les abattoirs de Grenoble sur ce site même, puis les entrepôts de Merlin Gerin. C’est sur cet emplacement qu'a été construit le Clos des Fleurs. Avec ses tours d’immeubles en R+10 à l’architecture contemporaine, cet ensemble a considérablement modifié le paysage et l’ambiance de Jean Macé. Pour les anciens du quartier, le Clos des Fleurs incarne la problématique de la densification urbaine par la typologie de la tour. Sa construction a suscité de grands débats portés par l’Union de Quartier autour de l’afflux important de nouveaux habitants dans le quartier jusque-là isolé au bout de la ville ainsi que la hauteur des immeubles qui changent complètement les rapports d’échelles, l’ambiance et l’identité du lieu.

Pourtant, pour les habitants du Clos des Fleurs, ce sont d’abord des tours d’immeubles qui composent un parc intérieur très apprécié.

Ce cœur d’îlot est vécu comme une véritable chance pour les résidents qui peuvent y célébrer les fêtes de quartier, mais c’est également un espace commun indispensable qui permet de compenser la difficulté de faire vivre ensemble les tours qui composent cet ensemble.

En effet, dans le quartier « on se retrouve avec des gens qui déjà au Clos des Fleurs ne se côtoient pas entre eux et qui vivent plutôt par tour, avec un côté logement social et un côté résidentiel.

Puis, il y a la cité Jean Macé et le Clos des Fleurs, qui eux, ne se côtoient pas du tout et restent chacun dans leur parc ». La ville avait pour projet de créer une allée verte passant en plein milieu du parc du Clos des Fleurs, mais les habitants ont catégoriquement refusé cette idée. 

Leur parc, entouré de grilles, reste ouvert durant la journée, mais se voit fermé tous les soirs par la police municipale à leur demande.

Ce dispositif leur offre une forme de sécurité et de tranquillité qu’ils ne voulaient pas avoir à sacrifier.

 

Arrêt n°3. Le parc Tarze

« Aujourd’hui, les abattoirs ce n’est plus notre truc. On n’y pense plus sauf à un endroit précis qui nous met hors de nous : le parc Tarze. Mais on ne peut pas l’utiliser, car il est pollué. Dans la cité, tous les noms de rues ont des noms bien particuliers. Par exemple Henri Tarze c’était un résistant qui travaillait chez Merlin Gerin.
Voilà, l’ancien mur  des abattoirs. Il est beau avec ses meurtrières, comme dans un château fort.
 C’est le seul élément patrimonial ici, il date de longtemps. »

Pour les habitants du quartier Jean Macé-Arago, cet espace vert caractérisé par ses arbres anciens a toujours été un parc à part entière et intimement lié à l’histoire industrielle du quartier et à celle des abattoirs de Grenoble. Pourtant, un véritable bras de fer s'est engagé entre eux (à travers l’Union de Quartier) et la municipalité (en place en 2019) qui l’aurait délibérément qualifié de « terrain » à chaque rencontre pour ne pas reconnaitre sa qualité de parc selon les dires des habitants engagés dans cette bataille. Pendant des années, cet espace est ainsi resté à l'abandon, sans aucun aménagement. Ce sont d'ailleurs les habitants eux-mêmes qui se sont mobilisés bénévolement pour l'entretenir et le nettoyer. Alors que la Ville projetait toujours d’y construire des immeubles pour continuer à densifier le quartier, les habitants ont tenu bon : réunions d'information, pétitions massives déposées en mairie, des articles dans la presse locale, etc.

Grâce à cette mobilisation, un compromis a finalement été trouvé : le plan actuel prévoit la construction de deux immeubles en longueur sur la partie donnant sur le Clos des Fleurs (environ 1/3 de la parcelle), tout en maintenant le statut de parc sur le reste du site avec des aménagements urgents et concrets qui ont été demandés comme le traçage d'un véritable chemin, l'installation de bancs, de poubelles, d’une fontaine, et de tables. Le parc Henri Tarze incarne ainsi parfaitement ces fragments de territoire empreints d’attachement et porteurs d'une mémoire collective que les habitants ont à cœur de préserver et de transmettre.

 

Arrêt n°4. Parc Berty Albrecht - Cambridge

« La Presqu’île est importante et elle n’a pas fini de grandir. Par rapport à nous, ici, il y a un déséquilibre c’est évident. ».

À l'échelle de la Ville de Grenoble, le quartier Jean Macé-Clos des Fleurs devait se recomposer avec les nouveaux immeubles résidentiels de Cambridge sur la Presqu’île, situés de l’autre côté du chemin de fer. Ces trois entités, Jean Macé, le Clos des Fleurs et la Presqu’île, devaient en définitive former un seul et même quartier. Pourtant, les voies ferrées représentent une barrière physique majeure entre le secteur Jean Macé-Clos des Fleurs et la Presqu’île. Même si sur le papier, ce no man’s land peut paraître simple à franchir, il n’y a aujourd’hui aucune nouvelle infrastructure à l’échelle du piéton, autre que la rue Durand Savoyat très empruntée par les automobilistes, qui permette un passage simple et agréable. La distance géographique telle qu’elle est perçue et vécue ne fait que nourrir davantage cette fracture matérielle, d’usage et symbolique. En réalité, le secteur de la Presqu'île est lui-même scindé en deux. D’un côté de l'avenue des Martyrs se trouve la fameuse Presqu’île scientifique avec le CEA, le campus et les chercheurs ; de l’autre, les immeubles d’habitations qui forment l’écoquartier Cambridge, dont le fameux bâtiment ABC (un projet autonome et innovant).

C'est dans ce tout nouveau quartier résidentiel qu'a été finalisé en 2023 le parc Berty Albrecht après une démarche de concertation pour pallier au manque d’espaces publics de qualité et conviviaux, bien que les cœurs d’îlots soient composés autour de cours intérieures. Ce parc est présenté par la Ville de Grenoble comme étant « la clé de voûte des espaces publics du quartier Cambridge », avec toujours cette idée d’allier ville et nature pour réduire les îlots de chaleur grâce à une importante végétalisation. Cet espace compte une mare pédagogique, 100 arbres et 6 000 arbustes. Il incarne, comme le souligne le maître d'œuvre mandaté Péna Paysages, « un idéal de Nature associé à un désir de convivialité et de loisirs, un espace de fraîcheur à proximité immédiate des habitants » qui joue « sur la dualité du paysage environnant : d’un côté les architectures contemporaines du quartier, de l’autre les premiers reliefs de la Chartreuse ».

La juxtaposition de typologies architecturales, formes urbaines et temporalités aussi distinctes que celles de ces trois entités parcourues rend difficile la création de liens socio-affectifs et pratiques d’habiter communes. La réalité urbaine et sociale est bien plus complexe sur le terrain et elle ne tient souvent qu’à un détail qui transforme complètement les ambiances et récits des uns ou des autres. Pour les habitants de Jean Macé, la Presqu’île est « un autre quartier qui n’a pas fini de grandir » à leurs dépens. Ils ont le sentiment de vivre dans un quartier en devenir, absorbé par les ambitions de l’écoquartier de l’autre côté des rails : « des projets dans notre quartier il y en a plein, mais théoriquement soit tout est réalisé dans deux ans et tout s’enchaînerait et ça serait le plus beau quartier du monde, soit on va rester encore au milieu de nulle part parce qu’il n’y aura toujours rien de ce côté ».