Marche Sensible OPUS 3 - Sur les traces du Tram de Vizille

Samedi 19 novembre 2022, au petit matin

 

Initiée par Françoise Ailhaud et Denis Bellon , cette Marche Sensible, intitulée "de l’Y grenoblois à l’X vizillois" avait pour but de partir sur les traces des anciennes lignes ferroviaires passagers et marchandises à Vizille. 
 

Si le chapitre des transports sur rail a été définitivement clos en 1962, le souvenir et les conséquences – positives ou négatives – de leur activité sont encore prégnantes. Ces itinéraires sur rails avaient deux objectifs et deux types d’usages : les transports des matières premières et de matières manufacturées issues ou à destination de la Romanche, et les transport des passagers, habitants ou touristes, selon un itinéraire bien différent mais croisant le précédent à Vizille.

La marche sensible à permis de percevoir comment les trajets sur rails de la route Napoléon et de la route Lesdiguières [1] ont activement coexisté, et ont pu dessiner à Vizille un X, l’ensemble ayant progressivement voire brutalement été supplanté par le transport routier.

 [1] Ne cherchez cette formule nulle part : elle n’existe pas (encore) !

 

Complété d'un podcast, ce récit, rédigé par Quentin Jagodzinski , historien, qui a accompagné la Marche Sensible, vous invite à votre tour à plonger dans les traces du tram de Vizille et comprendre ainsi davantage la manière dont ce territoire s'est structuré au fil du développement industriel d'alors.

 

 

Au départ de la ligne

Samedi 19 novembre, l’air est frais en cette matinée, mais un soleil d’automne inattendu s’élève doucement au-dessus du rocher où se dressait autrefois le premier château de Vizille. Nous sommes rassemblés devant la « Locomotive », une salle au nom évocateur rappelant le rôle originel de ce lieu : celui d’un dépôt de train. Nous retrouver ici en cette saison est plutôt approprié. Nous sommes en effet à quelques jours de la date anniversaire du dernier voyage du locotracteur des VFD (Voies Ferrées du Dauphiné), le 10 novembre 1964.

 

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En 58 ans, les rails ont disparu, les souvenirs se sont étiolés. Malgré tout, un demi-siècle n’aura pas suffi à faire taire les derniers échos des trains et tramways de Vizille : la locomotive ayant effectué cet ultime voyage il y a bien longtemps semble avoir pris du retard en gare de Saint- Georges-de-Commier. Des rails rouillés, rongés par les herbes folles, refroidissent le long de la rocade et la gare de la Terrasse qui, parée de graffitis ornements traditionnels des ruines et friches d’aujourd’hui, pâtit sévèrement du chômage technique. C’est bercés par la brise matinale, que nous replongeons doucement dans le passé, pour comprendre la présence étonnante de ces vestiges.

 

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Le projet d’installations ferroviaires à Vizille naît à la fin du XIXe siècle, alors que la vallée de la Romanche connaît une croissance économique sans précédent. En pleine Révolution Industrielle, le territoire tire parti de ses nombreuses ressources naturelles et énergétiques. Les eaux furieuses du torrent alimentent en énergies forges, papeteries, usines textiles et chimiques tandis que des rocs farouches de l’Oisans et de la Matheysine, sont extraits charbon, gypse et ardoise, matières premières de choix pour le gros oeuvre. Ces carrières et usines, alimentées par la force de centaines d’hommes et de femmes, entraînent une masse de voyageurs conséquente à la gare de Jarrie, porte d’entrée de la vallée depuis sa construction en 1876. Les voitures hippomobiles ne suffisent plus au transport des Hommes et des marchandises, les rues de Vizille se sont engorgées par de longues processions de chariots faisant la route entre Grenoble et le coeur des Alpes. Il devient urgent de résoudre le problème et de ne pas freiner plus longtemps la croissance des industries de la vallée.

Après trois ans de tractation entre le Conseil Général, la mairie de Vizille, les P.L.M (Compagnie des Chemins de Fer Paris Lyon Marseille) et le Génie Militaire, la décision est prise de construire une voie métrique étroite entre la gare de Jarrie et du Bourg d’Oisans pour le transport de marchandises.

Concernant le trafic des voyageurs, une ligne de tramway dédiée est développée depuis la gare de Grenoble. Passant par Uriage, elle rejoint la ligne de fret au niveau du Château de Lesdiguières.

Si la décision de créer deux lignes distinctes entre Grenoble et Vizille peut sembler contre-productive, elle s’insère en réalité dans une stratégie économique visant sans doute à rentabiliser les infrastructures en maximisant le nombre de voyageurs par train, Uriage étant une destination de plaisance huppée, bénéficiant du boom d’une industrie touristique naissante.
Bien que les élus de l'époque aient mis du temps à accoucher d’une décision finale quant au tracé et à la taille des voies, les travaux sont pour leur part effectués promptement et achevés en moins d’un an. C’est ainsi que sous les premiers rayons du soleil de l’été 1894, marchandises et voyageurs commencent à déambuler le long du cours de la Romanche dans un bruit nouveau, un ronronnement dense et sourd, accent d’une modernité tonitruante lancée à pleine vitesse.

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Arrivée en gare

Nous quittons notre point de départ et fendons les ténèbres bruyantes du Tunnel du Rocher, direction l’Avenue du Général de Gaulle. Arrivés sur la chaussée, difficile d’imaginer qu’il y a moins d’un siècle un cortège de trains de marchandises déambulaient sans cesse le long de cette artère centrale.
Si la modernité avait su nettoyer la boue et les déjections des animaux de traits, si elle avait su faire taire les cris tonitruants de charretiers, elle avait également apporté au coeur de la ville le bruit des machines, le grincement des rails, la suie et la fumée âcre des locomotives.

En suivant la rue vers le sud, nous voilà rendus devant le Monument du Centenaire et l’office de tourisme, ancienne gare centrale de Vizille où se rencontraient les rails en provenance de Jarrie et d’Uriage. Nous prenons le temps de regarder quelques photographies d’époque témoignant de l’agitation frénétique du lieu au début du siècle dernier. Ces clichés dépeignent de façon déconcertante une place tumultueuse, vivante, à l’activité intense où se rencontrent piétons et vélos, trains et autobus. Nos regards se plongent dans ce passé aux accents étonnamment modernes.

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La présence du chemin de fer impacte profondément le développement de la vallée de la Romanche

La voie principale se lie rapidement à toutes les grandes usines du secteur par de nouveaux embranchements et le trafic prend un essor dépassant les prévisions les plus optimistes. Dès 1900 de nouvelles installations agrandissent les gares de la région (Séchilienne, Jarrie-Vizille).
L’augmentation de productivité des entreprises locales est si intense que le transport de fret peine à suivre. Dans le même temps, les trains de voyageurs permettent une desserte sans précédent des communes rurales qui elles-mêmes peuvent s’industrialiser en profitant d’un apport inespéré de main d’oeuvre. Chaque année de plus en plus de wagons sont déployés et autant de tonnes de charbon, métaux, ardoise, tissu, bois et papier sont chargés sur ces derniers.

En 1922, la situation devient intenable pour Vizille. Le trafic est bien trop intense pour cette voie étroite qu’est la « Grande Rue » (Rue Général de Gaulle). Un projet de désengorgement du centre-ville est alors mis à l’étude et le Conseil Général planifie une rectification des sections Jarrie-Vizille et Vizille-Le Péage sur les digues de la Romanche. Neuf ans après ces première discutions, le nouveau tracé vient enfin apaiser le centre-ville. Les lignes se nouent au niveau d’une nouvelle gare : celle de « la Terrasse », bâtie au pied du pont de la Rampe de Laffrey.

 

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Terminus...


Après nous être confrontés aux automobilistes, qui, face à notre masse grégaire, daignent nous laisser la priorité, nous bifurquons sur l’avenue Aristide Briand. Hier comme aujourd’hui, la circulation dans le bourg est un sujet sensible.
Reste pour le groupe à découvrir deux friches : celle des Tissages de Vizille, devant laquelle passaient les rails de la ligne voyageur à partir des années 1930 et celle de la Terrasse où gît la gare éponyme, vide et usée. Pour voir cette dernière nous devons rejoindre le pont enjambant la RN85. La ruine ferroviaire trônant au pied des pentes couvertes d’acacias ne semble pas être l’élément le plus mémorable du paysage. Les remarques se cristallisent autour de l’inaccessibilité du pont aux piétons et les regards se tournent vers la voie rapide monolithique adossée à la Romanche. Une artère qui comme souvent, confine les voies du progrès à l’ironie.
Autrefois, la Romanche, était pour la plaine de Vizille autant un danger qu’une aubaine. Ses eaux incontrôlées restreignaient certes l’espace urbain, mais ouvraient également une voie de communication fluviale vers Grenoble. Après des siècles d’efforts pour maîtriser la rivière, pour la repousser au plus près du Moutet, c’est un nouvel espace de flux quasi infranchissable, créé par la main de l’homme qui découpe et entame aujourd’hui le territoire de la ville.

A la fin des années 1960, le tracé de la RN 85 est rectifié pour passer le long de la Romanche, à l’instar de la voie ferroviaire. Trente ans auront suffi à changer une fois de plus les modes de transports privilégiés par les hommes et des marchandises dans la vallée. Le train se voit substitué par l’automobile et les camions, engins plus souples et moins coûteux. Bien que les raisons soient nombreuses et les facteurs multiples, la voie ferrée de l’Oisans et les trams de Vizille se voient condamnés par l’avènement de l’asphalte. Le service des voyageurs cesse son activité en 1946, celui des marchandises en 1964. Une relique du réseau entre Jarrie et La Terrasse subsiste jusqu’aux années 2000 pour finalement disparaître après les derniers soubresauts de l’industrie locale.


… Tous les voyageurs sont invités à descendre


Il est midi moins dix lorsque, de retour à la « Locomotive » chacun prend sa voiture pour quitter Vizille. Un dernier tour direction de la place du Château, pour rejoindre la rocade au pied de la Rampe de Laffrey et filer au travers de la gorge de l’Étroit en chevauchant les rails SNCF à Jarrie.

Il est troublant de penser, que nos trajets, si triviaux soient-ils, s’insèrent dans une temporalité qui nous dépasse. Devenues invisibles car communes, souvent « pratiques », ou simplement « là », les voies que nous empruntons sont pourtant des outils fondamentaux pour comprendre le territoire, ses dynamiques et évolutions.
Outre la simple curiosité que peut susciter l’histoire du tramway à Vizille, s’y intéresser permet surtout de prendre du recul et de comprendre la ville en profondeur. La présence des voies ferrées, leur tracé et leur disparition sont autant d’échos rappelant le bouillonnement industriel de la vallée de la Romanche, les luttes contre le torrent à Vizille, ou l’avènement de nos paysages contemporains marqués par le bitume. Cette Marche Sensible semble révélatrice d’une nouvelle approche du territoire, s’insérant dans un mouvement plus global de réflexion sur nos usages et appréhensions des environnements urbains.

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à vous de vous plonger dans cette Marche Sensible

en écoutant ce podcast destiné à partager l'expérience du C2D

 

 

 

Mise en résonance entre cette Marche Sensible et la vision prospective pour le territoire vizillois qui a fait l'objet d'une mission confiée au conseil de développement en 2022 :

 

Cette réflexion de Philippe Mouillon membre du C2D soulève les enjeux d'une vision prospective pour le bassin vizillois, telle qu'elle a été pensée par le groupe de travail Mission Vizille du C2D et qui sera restituée tout prochainement.

Cette marche exploratoire du 19 novembre nous a révèlé un Vizille très éloigné de la perception courante des usagers ordinaires de la métropole grenobloise qui se contentent souvent de longer la ville sans y pénétrer :

 Si Vizille a été longtemps un carrefour de communication permettant d’irriguer et de relier quatre territoires : Séchilienne et Le Bourg d’Oisans ; Laffrey et La Mure ; Pont de Claix et Grenoble ; Vaulnaveys et Uriage, la ville est aujourd’hui connue pour ses bouchons et dégage un sentiment d’enclavement et de marasme économique. Trois voies ferrées – train et tram, voyageurs et marchandises - se croisaient à Vizille et la Romanche offrait en outre une capacité de transport fluvial au fil de l’eau.

Le déclin puis la disparition, ici comme ailleurs dans notre pays, des industries de tissage, papeteries, exploitations de gypse et tuileries, abouti à une trame urbaine particulièrement lacunaire, comme abandonnée à elle-même, ainsi qu’à un bâti délaissé. Il est vraisemblable qu’aucun investissement majeur, industriel et immobilier, ne s’inscrira ici tant que la fluidité des déplacements ne sera pas assurée. L’évolution chaque année plus contraignante des règlements d’urbanisme, notamment ceux concernant les risques majeurs liés au potentiel dévastateur de la Romanche, amplifie ce faisceau de contraintes lourdes. La perte des emplois d’industries de main d’œuvre et le faible renouvellement urbain accentuent sans doute le sentiment palpable de déclassement de la population.

Le site offre pourtant une grande qualité et une belle diversité paysagère. Le parc du château est un ensemble paysager exceptionnel et l’agrément des nombreux canaux sillonnant la ville pourraient structurer à l’avenir le renouvellement urbain. La rive gauche de la Romanche est globalement inaccessible alors qu’elle pourrait offrir de nombreuses opportunités touristiques et sportives. Cette césure géographique, matérialisée par la voie rapide de contournement, contraint le centre de gravité de la ville à se superposer au centre ancien, lui-même asphyxié. De nombreux terrains, devenus juridiquement inconstructibles pourraient peut-être renouveler et oxygéner le tissu urbain. Mais autour de quelle vision prospective ?

La ville est aujourd’hui un isolat marginalisé et le restera sans doute tant qu’elle ne sera pas inscrite comme une composante d’un métabolisme métropolitain ou régional plus vaste. Lui trouver une assise nécessite peut-être de penser sa géographie autrement, comme le cœur d’un territoire en archipel, ouvert au-delà de la métropole grenobloise. Ou de repenser son avenir en plaçant l’urbanisme des temporalités au centre de la réflexion, c’est à dire en piochant dans les outils du télétravail, ou de toutes formes d’asynchronisme pour délier ce métabolisme. La réponse chercherait alors à s’appuyer sur l’investissement de plateforme de réseaux à haut-débit afin de limiter les déplacements physiques et d’encourager des formes d’organisations industrielles, créatives et décentralisées…

 

 

 Les dessins ont été réalisés par l'illustratrice Alice Raconte et le podcast par Célia Bugni Romand